Texte écrit pour la Soirée des Auteurs Sadiques d’hiver, sur le Twitch de Charlie November.
Thème : « Et ils vécurent morts et eurent beaucoup de vers de terre »
Contrainte de la saison : les zombies sont anthropomorphes
Contraintes :
- Mettre les mots « spirituel » et « élévation »
- La fin donne de l’espoir
- Écrire sous forme de journal
- Une seule ligne de dialogue autorisée
- Ajouter un décor calme et serein
Assis sous ma fenêtre éclairée par la lumière solaire qui se répercute sur la neige, je soupire. Puis j’arrête aussitôt. J’avais oublié que depuis cette nouvelle condition, je pue de la gueule. Ma patte de renard, jadis couleur de feu et aujourd’hui d’un brun terne tacheté de noir, se pose avec précaution sur mon museau. Doucement. Ne pas l’abîmer. S’il tombe, j’aurais l’air fin.
Je me lève et dirige vers le manteau de la cheminée de ma chaumière. Il lance des flammes que je suppose chaudes et je soupire — aussi faiblement que je le peux pour ne pas m’enfumer — : impossible de sentir la chaleur de ses flammes désormais.
Je rejoins mon bureau et m’assieds devant mon journal. Aussi adroitement que le permettent mes pattes pourries, je saisis mon stylo.
Janvier 2231,
Cher journal, Encore une journée que je passe seul dans cette cabane de malheur, entouré du froid glacial de la mort et de la neige. Je n’en peux plus d’être seul, je n’en peux plus d’être mort. Encore une fois, c’est la faute de ces foutus imberbes qui marchent sur deux pattes. Ils auront réussi à tout détruire pour rendre l’existence intenable. Même la mort, c’est nul. Même la mort ne nous libère pas. Aujourd’hui, je n’arrive même pas à trouver un seul animal semblable à moi, doué d’une intelligence suffisante pour comprendre que ce qui me reste d’existence est de la merde en boîte. Alors oui, je sais écrire et lire, je sais m’occuper, pas comme mes ancêtres qui couraient nus dans les bois et glapissaient comme des andouilles… Mais tu m’expliques à quoi ça sert d’être encore là, alors que je n’ai plus aucune âme à guider sur le chemin spirituel ? Si plus personne n’est là pour me soutenir dans mon élévation ? Je suis tout seul coincé dans cette chaumière avec un feu qui ne parvient qu’à roussir mon poil sec et ne donne aucune étincelle de chaleur à mes coussinets gelés.
Ah si Emily était là ! Au moins, j’aurais sa langue acerbe pour régaler mes oreilles et me faire couiner de ce rire débile que je prends quand je suis avec elle. Mais non. J’imagine (enfin j’espère !) qu’elle s’est fait dévorer par les asticots depuis le temps que je ne l’ai pas vue. Après, est-ce le genre de cette renarde de mourir bêtement et simplement ? Elle est plus du genre à arracher des têtes pour être la seule survivante. Mais face aux deux pattes sans poils et totalement débiles qui pensent être le sommet de la chaîne alimentaire, aurait-elle eu une chance ? J’en doute, en réalité. Même si une sacrée sauvage. Je me rappelle encore le jour où elle a sauté au cou de Bastien. Un ours énorme. Elle lui arrivait à peine au genou et il était dans une rage phénoménale. Et Emily avait fait quoi ? D’un bond, elle lui avait sauté sur l’oreille et l’avait traîné jusqu’au sol, pour lui piétiner la langue entre ses dents pointues. Alors peut-être qu’elle a survécu. Mon Dieu, faites qu’elle soit vivante, juste pour qu’on puisse se marrer une dernière fois ! Enfin, vivante ou morte vivante, peu importe. Enfin si ça importe. Pitié, faites qu’elle soit morte-vivante. J’avoue ne pas avoir envie de l’asphyxier avec mes odeurs de décomposition et mon haleine à tuer un régiment, tant je pourris de l’intérieur. L’avantage c’est que j’en suis pas encore à vouloir manger des cerveaux en bavant partout. Ça me manque la bave d’ailleurs. Le morceau de carton qui me sert de langue ne va pas tarder à tomber, à ce rythme-là, d’ailleurs. Alors je garde mes dents branlantes bien serrées. J’ai encore une dignité. Et un renard sans langue, quelle horreur, quelle honte ! Même si elle se décroche, hors de question que le la contemple hors de ma bouche ! Bref, Emily, sois comme moi, un zombie, je t’en supplie, au moins pour mon égo, fais l’effort d’être crevée ! Tiens, c’est quoi ce bruit ?
Je lève la tête et pose mon stylo, gluant de mes empreintes digitales fondues comme un morceau de raclette un soir d’hiver. C’est quoi ce mouvement dehors ? Je rêve ou il y a des pas dans la neige ? Je m’approche du carreau. Non, je ne rêve pas. Il y a des traces de pas… Je saute de ma chaise et ramasse le tisonnier qui dort toujours près de ma chaise, au cas où quelqu’un voudrait mettre fin à ma sale existence. Un coup est frappé à la porte. Il est vigoureux. Un autre retentit, interrompu par le juron le plus vulgaire que je n’ai jamais entendu. La voix est rauque, mais je crois la reconnaître. Ce n’est pas possible, je ne l’ai pas invoquée quand même ?
— Eh Laslo ! Ouvre, grand débile ! J’ai l’antidote. Et j’ai perdu une patte sur ta fichue porte aussi… Tu ouvres, oui ?
Ma queue frétille de contentement. C’est elle, c’est vraiment elle ! Je pose mon tisonnier et reprends mon stylo pour griffonner ces quelques mots à la va-vite.
C’est Emily, merci mon dieu, de me l’avoir ramenée, et toute pourrie en prime ! Promis, je prierai tous les soirs désormais !
J’ouvre la porte. La renarde jadis rousse et maintenant moisie, noire et puante est là, un sourire sur son museau tordu, son bras dans la main, qui lui-même est crispé sur un bocal aux lueurs verdâtre. Quand je disais qu’elle était capable de tout ! Malgré mon envie de la serrer dans mes bras, je me retiens, de peur de l’abîmer et la laisse entrer.