Texte écrit dans le contexte d’une animation Twitch de Charlie November. J’avais trois contraintes à insérer. J’ai choisi : « Ça se passe au XVIIIe siècle », « Sous une pluie battante » et « Du charbon à la place des bonbons ». Les trois personnages que vous retrouvez ici sont issus de Aelmat, Terres des Gardiens (série fantasy) pour Ghisébal et Riovas et du Livre de Perséphone, roman fantastique en cours d’écriture pour Dionysos.
Riovas replaça sa coiffure dans un geste d’agacement et jeta un coup d’œil dehors.
— On peut pas faire ça un autre soir ? ronchonna-t-elle. Regarde-moi ce temps !
— Tu sais bien que c’est ce soir et c’est tout, lui rappela Ghisébal. C’est ce soir Halloween. Et si on veut éloigner le Malin, on doit aller frapper aux portes…
—… pour avoir des friandises, oui, je sais. C’est débile, j’ai passé l’âge d’user mes jupes dehors sous la flotte.
— Toi oui, mais Dionysos ?
— Oh arrête, tu sais aussi bien que moi que c’est pas vraiment un enfant !
L’elfe jeta un sac de toile au visage de son compagnon, vêtu d’un costume qu’il voulait effrayant, avec ses cornes et ses longues dents.
— On se dépêche, la houspilla-t-il.
Riovas râla, mais le suivit, levant ses jupes d’un noir d’encre. Sa crinoline énorme la gênait, mais son décolleté plongeant lui tira un sourire. Se déguiser en sorcière, les yeux noircis de charbon, lui avait donné du fil à retordre, mais elle était certaine que son compagnon n’aurait d’yeux que pour elle. Elle se hâta pour le rejoindre, alors qu’il passait la porte.
Déjà, elle entendait des coups frénétiques à la porte d’entrée et pria pour que ce ne fussent pas des enfants en quête de biscuits. Comme si elle avait eu le temps d’en faire. Comme si elle avait eu envie. Elle s’apprêtait à dégainer son cri le plus terrifiant, mais lorsque Ghisébal ouvrit la porte, elle ne vit qu’un seul enfant, d’environ 5 ans, aux boucles noires parsemées de brins de paille, vêtus de sacs en toiles de jute.
— Ah justement, Dionysos, on venait te chercher ! s’exclama l’homme.
— Ouais c’est ça, génial, pesta l’enfant.
— Oh, ne fais pas cette mauvaise tête, ça va être drôle ! fit le démon.
— Mais oui, c’est ça, on se demande pour qui ! Je suis plus un épouvantail, je suis juste un sac d’eau dégoulinant ! Si j’attrape mal, je t’écorche !
Riovas lança une œillade équivoque à son compagnon qui l’ignora superbement pour se retrouver dans la rue. Il frissonna lorsqu’une goutte se glissa dans son cou.
— Prends ça, gros débile.
Riovas lui tendit un parapluie et en saisit un autre.
— Allez, viens gamin, lança-t-elle à Dionysos.
— Je suis plus vieux que toi, gamine, alors arrête.
— Oh mais arrêtez tous les deux, ça va être drôle ! Regardez !
Ils avancèrent de quelques mètres et se trouvèrent sur le pas de la porte du voisin. Il fit résonner la cloche à l’entrée.
Un petit homme, bonnet de nuit sur la tête et pantoufles aux pieds ouvrit, le sourire à l’envers. Riovas poussa l’enfant jusqu’à lui et Ghisébal lui assena une petite claque discrète à l’arrière de la tête.
— Des bonbons ou un sort ? couina le garçonnet, un sourire forcé aux lèvres.
— Ah faites chier ! Tous les ans pareil ! Ça va pas de déranger les gens ? J’vais vous dénoncer, bande de diables ! Demain, vous pendrez au bout d’une corde ! Mieux ! Demain, j’aurais votre tête dans un panier à distribuer aux autres gamins ! Mais ça va pas non ? Tiens, prends ça !
D’un geste agacé, le vieillard vida son panier de charbon dans le sac de Dionysos.
Un sourire carnassier étendit les lèvres de l’enfant. Il s’approcha du vieillard, qui ne sourcilla pas, ses yeux invisibles sous ses sourcils épais.
— Ghisébal, s’il te plait, laisse-moi lui apprendre la politesse, pour une fois qu’on peut s’amuser ! susurra Dionysos.
L’enfant n’était plus qu’à un pied du voisin, qui commença à reculer, panier en avant, pour se protéger du petit épouvantail. Ce dernier fixait sur lui des yeux avides, mais avant qu’il ne pût atteindre sa proie, il se sentit retenir par le col.
— Allez, fais pas ta mauvaise tête. On continue !
— Quel rabat-joie, murmura Riovas en s’éloignant sous la flotte, bientôt suivie par un Dionysos à la triste mine.
— Avancez, j’arrive, lança Ghisébal. Laisse-moi ton sac, Dio, j’ai quelques mots à dire à ce brave homme.
En s’éloignant, l’elfe vit les genoux du vieux trembler devant l’air menaçant de son compagnon.
La forte à laquelle ils frappèrent ensuite fut plus généreuse. Une poignée de friandises acidulées. La suivante, aucune chandelle n’était allumée. Pourtant, la porte s’ouvrir dans un grincement lorsque l’enfant toqua.
Ghisébal les rejoignit au moment où ils passaient le seuil.
— Mais pourquoi vous entrez ? Y a personne ici ! s’exclama-t-il.
— Justement, on est à l’abri et on a une maison abandonnée à visiter ! C’est tout de même moins ridicule que de faire une chasse aux bonbons avec une éternelle, une centenaire et un autre adulte, non ? C’est débile, je te l’ai déjà dit, répondit Dionysos. Tu lui as fait quoi au vieux ?
— Regretter de parler mal aux gens comme ça. Je pense qu’il ne va plus approcher un sac de charbon jusqu’à sa mort. Cela dit, peut-être qu’il mourra un peu plus vite que prévu avec le traitement auquel il a eu droit !
— Mais c’est pas juste ! Pourquoi j’ai pas eu droit moi ? C’est à moi qu’il a manqué de respect tout de même ! s’écria l’enfant. C’est toujours toi qui t’amuses, c’est pas juste !
— Fallait être adulte, mon pote ! Tu sais qu’ici ce sont les hommes qui ont du pouvoir. Toi t’es du pipi de chat !
Il frappa dans ses mains dans un éclat de rire qui tira un grognement à Dionysos.
— Mais ça suffit tous les deux ?
— Non, tous, ça suffit !
Le rugissement s’était fait entendre dans tous le hall haut de plafond et avait fait frémir le lustre de verre, dont les chandelles s’illuminèrent.
— Que faites-vous chez moi ?
Une silhouette vaporeuse vêtue de haillons, les cheveux ébouriffés, descendait le large escalier si légèrement qu’elle semblait flotter.
— Quoi encore ? Je déteste cette soirée, pesta Riovas.
— Vous êtes entrés chez moi et vous vous adressez à moi avec si peu de respect ? DÉGUERPISSEZ OU MOUREZ !
Les trois sursautèrent devant cette injonction.
— Nous voilà bien, soupira Riovas.
L’apparition fut devant elle en quelques secondes, faisant reculer la sorcière dans un bon. Mais l’honneur était sauf, elle avait retenu le petit cri qui était né dans sa gorge.
— On se calme grand-mère, on veut juste visiter, tempéra Ghisébal.
— Il n’y a rien à voir ici, murmura la vieille dans un soupir inquiétant, à part l’entrée des Enfers.
— Ah non, merci, j’ai donné avec les Enfers moi, déclara Dionysos, en faisant un pas en arrière. Vous faites ce que vous voulez, mais ça sera sans moi.
— Trop tard, mon mignon, t’iras rôtir sur les flammes de Lucifer ! gronda l’apparition, tandis que derrière eux, la porte claquait dans un bruit assourdissant.
— Rôtir, c’est pas vraiment mon truc, hein, risqua Ghisébal.
— Et tu crois que le traitement que t’as réservé à ton voisin t’amène où ? souffla la femme à son oreille, dans une brise aussi putride qu’un égout.
Et alors qu’elle leur tournait autour, une trappe s’ouvrit dans le sol, précipitant les trois dans une pièce à la chaleur étouffante où résonnaient des cris et des rires horrifiants.
— C’est pas les Enfers ça. Je sais pas ce que c’est, mais c’est pas les Enfers, nota Dionysos.
— Oui, enfin, les gens d’ici, c’est comme ça qu’ils le voient l’Enfer, précisa Ghisébal.
— C’est une mise en scène, je te dis.
— Trouvez une porte au lieu de vous battre, les débiles.
Riovas avait déjà trouvé le mur et le parcourait de ses mains.
— Là !
Elle tira sur l’anneau. Un monceau de charbon la fit chuter sur le sol sale.
— Celle-là, si je l’attrape, je la zigouille, pesta l’elfe.
— En attendant, on va pouvoir sortir, nota Ghisébal.
L’air frais leur parvenait : Riovas avait trouvé la trappe de livraison de charbon. Dionysos fut le premier à sortir, aidé de l’elfe, qui dut, à sa plus grande honte, laisser son jupon et sa crinoline de fer derrière elle. Ghisébal suivait.
— Je t’en prie, fais-toi plaisir, râla Riovas alors qu’ils étaient dans le conduit.
— C’est pas ça, ma mie, c’est pour t’aider que je soutiens ta croupe, se justifia l’homme déguisé en démon, un éclat de rire, au fond de la voix.
— Mais oui, c’est ça.
Enfin, ils étaient dehors à nouveau. Sous la pluie battante évidemment. Sans parapluie, qu’ils avaient perdu dans leur chute, dans une ruelle sombre qu’ils ne connaissaient pas, à peine éclairée par un lumignon.
— Super. Et on fait quoi maintenant ?
C’est à ce moment qu’ils leur tombèrent dessus. Trois voleurs à la tire tentèrent de les assommer, ignorant à qui ils avaient à faire. Dionysos sortir un couteau de sa manche de jute et en égorgea un, avec un rire de plaisir.
— Ah ! J’ai cru que cette soirée serait moisie jusqu’à la fin ! s’exclama-t-il.
— On va s’amuser ! se délecta Riovas en sortant une dague de sa botte.